Autonomisation ou exploitation ? La fausse promesse d'un accord commercial prétendument inclusif pour les femmes

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Batik craftswomen in IndonesiaPhoto by Camille Bismonte on Unsplash
Autonomisation ou exploitation ? La fausse promesse d'un accord commercial prétendument inclusif pour les femmes

par bilaterals.org

À l'occasion de la Journée internationale des femmes 2026, l'envoyée canadienne a déclaré que son pays était déterminé à ratifier cette année son accord commercial avec l'Indonésie, présenté comme un accord commercial inclusif pour les femmes. Cependant, cette adoption rhétorique de l'égalité des genres dissimule une réalité plus profonde : l'accord est une récupération sophistiquée du langage féministe pour servir des intérêts économiques néolibéraux, plutôt qu'un véritable programme de justice économique en faveur des femmes.

Le mythe de l'inclusion

Les promoteurs de cet accord commercial (connu sous le nom d'Accord de partenariat économique global) vantent le chiffre indonésien selon lequel les femmes possèdent 64,5 % des micro, petites et moyennes entreprises (MPME) du pays, soit environ 37 millions d'entreprises. Ils interprètent cela comme une preuve de l'autonomisation des femmes et comme le fondement de l'approche inclusive de l'accord en matière de genre. Cependant, ce discours déforme considérablement la réalité économique des femmes indonésiennes.

La forte proportion de MPME détenues par des femmes reflète davantage la précarité de ces dernières qu'elle ne témoigne de leur autonomisation. En raison du manque d'opportunités d'emploi formel ou de responsabilités disproportionnées dans le domaine des soins, les femmes sont contraintes de se tourner vers des petites entreprises qui dominent le secteur informel. Ces entreprises ont généralement des marges bénéficiaires très faibles, peu de capitaux, un accès restreint aux marchés et quasiment aucune protection sociale. Les barrières structurelles qui maintiennent les femmes dans les secteurs les plus vulnérables de l'économie sont masquées lorsque cet entrepreneuriat de survie est présenté comme une « autonomisation ».

Les dispositions de l’accord relatives au genre sont un exemple de ce que les chercheuses féministes appellent le « néolibéralisme inclusif », c'est-à-dire l'utilisation de l'égalité des genres comme outil pour légitimer et élargir les politiques économiques axées sur le marché. Les pays du Nord et les organisations internationales renforcent les systèmes économiques à l'origine des inégalités entre les genres, tout en donnant l'impression d'un changement progressiste grâce à l'utilisation d'un langage genré dans les accords commerciaux.

C'est exactement ce que fait le Canada dans le cadre de l'accord conclu avec l'Indonésie. Tout en l’utilisant pour promouvoir les intérêts des entreprises canadiennes en Asie du Sud-Est, le gouvernement canadien le présente comme un outil visant à « permettre aux entreprises appartenant à des femmes de mieux accéder aux marchés ». Cependant, cette approche est contredite par le fait qu'elle utilise l’argument de la participation des femmes aux marchés sans remettre en question l'exploitation fondée sur le genre sur laquelle ces marchés reposent souvent. Les dispositions relatives au genre dans les accords commerciaux tendent à dépolitiser les injustices structurelles plus profondes plutôt qu'à les transformer.

Qui en profite ?

Des millions de femmes indonésiennes propriétaires de petites entreprises ne seront pas les principales bénéficiaires de l’accord, malgré les promesses d'inclusion des femmes. Ce sont plutôt les exportateurs canadiens et les sociétés canadiennes cherchant à étendre leurs opérations en Asie du Sud-Est qui profiteront le plus des réductions tarifaires et des dispositions relatives à l'accès au marché prévues par cet accord.

Compte tenu du déficit commercial de l'Indonésie de 970 millions de dollars US avec le Canada en 2025, et des importations canadiennes approchant les 2.7 milliards de dollars US, il semble que les entreprises canadiennes aient tout à gagner d'un accès accru au marché grâce à l'accord Canada-Indonésie. Pendant ce temps, sans systèmes de soutien adéquats, les importations canadiennes représenteront une menace accrue pour les productrices indonésiennes, en particulier dans l'agriculture et le secteur manufacturier informel.

De plus, l'accord établit des protections d'investissement à toute épreuve pour les entreprises des secteurs minier, de l'énergie et forestier, en leur offrant un mécanisme redoutable pour contester les politiques publiques et les décisions judiciaires visant à protéger la santé, l'environnement et les droits humains. Un système controversé de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS, selon le sigle anglais), récemment critiqué par deux rapporteurs spéciaux de l'ONU pour entraver la progression des objectifs climatiques internationaux et des droits humains, est inclus dans le chapitre 13 de l'accord. Avec des effets négatifs graves sur les droits des femmes, l’ISDS est devenu une arme puissante utilisée par les multinationales pour forcer les gouvernements à modifier des lois et règlements en leur faveur. Le coût moyen des litiges et de l'arbitrage pour une affaire relevant de l’ISDS est d'environ 8 millions de dollars US, mais dans certaines situations, il peut atteindre 30 millions de dollars US. Des cabinets d'avocats d'élite facturent jusqu'à mille dollars US de l'heure, par avocat, avec des équipes entières traitant les dossiers. De plus, les arbitres perçoivent également des honoraires élevés, s'élevant à près d'un million de dollars US dans un cas précis. Ce sont les contribuables qui couvrent ces dépenses, prélevées sur le budget national qui aurait pu être utilisé pour soutenir les droits des femmes et les services publics.

Les femmes ont tendance à dépendre davantage des services sociaux publics, surtout avec la charge du travail de soins non rémunéré qui pèse de manière disproportionnée sur elles. Par exemple, les femmes en Asie effectuent quatre fois plus de travail de soins non rémunéré que les hommes. Le nettoyage, la cuisine et la prise en charge des membres de la famille dépendants (enfants, personnes âgées et personnes handicapées) restent des « affaires de femmes ». La grande majorité des travailleuses domestiques sont des femmes, et elles reçoivent souvent une rémunération inadéquate tout en travaillant dans des conditions précaires.

Les biais du Nord

De plus, le modèle canadien d'Analyse comparative entre les sexes Plus (ACS+) ne prend en compte que les effets potentiels de la libéralisation du commerce sur l'emploi des femmes au Canada, ce qui est ensuite utilisé comme substitut au bien-être. Il ne reconnaît pas les impacts négatifs potentiels de la libéralisation du commerce. Par exemple, compte tenu de la très faible application des lois concernant les droits fonciers des peuples autochtones en Indonésie, l'expansion du commerce dans des secteurs comme les mines et l'énergie, où les questions de droits fonciers sont pertinentes, peut augmenter le risque de violations des droits humains. L'ACS+ du Canada incluse dans l’accord ne tient pas compte de la possibilité que la libéralisation du commerce et de l'investissement puisse aggraver les conditions des femmes en Indonésie.

Il est inacceptable que le gouvernement canadien promeuve une politique étrangère ou commerciale dite féministe qui se concentre uniquement sur les effets sur les femmes canadiennes, tout en négligeant les effets sur les femmes et autres groupes marginalisés chez ses partenaires commerciaux. Par conséquent, l'accord reste muet sur de nombreuses questions cruciales pour la justice économique féministe : les salaires décents, les droits du travail, la protection de l'environnement, la réforme agraire et la démocratisation de la prise de décision économique. Ces omissions révèlent les limites du commerce « sensible au genre » qui s’inscrit dans le cadre néolibéral.

Pour parvenir à une véritable justice économique féministe, il est nécessaire d’aller au-delà des approches fondées sur le marché qui exploitent l’égalité des sexes au profit des entreprises. Les politiques commerciales devraient plutôt donner la priorité aux droits du travail, à la protection de l'environnement, à la souveraineté alimentaire et aux économies de soins. Plutôt que de s'appuyer sur des lobbyistes d'entreprises et des négociateurs commerciaux, ces politiques devraient être élaborées par le biais de processus démocratiques qui placent au centre les voix des travailleuses, des petites productrices et des femmes qui dispensent des soins.

Accroître la participation des femmes aux marchés n'est pas la voie à suivre pour lutter pour l'équité de genre. Il faut pour cela changer les systèmes mêmes qui perpétuent et légitiment l’injustice et l’exploitation, comme l’accord entre l’Indonésie et le Canada. Tant que nous ne nous attaquerons pas à ce problème sous-jacent, les louanges du « commerce inclusif pour les genres » ne seront qu’un jargon de « pinkwashing » qui masque l’exploitation persistante du travail et de la vie des femmes.


  Source: bilaterals.org