
UE-Mercosur : derrière la promesse commerciale, la réalité des populations du Sud
par Sophie Wintgens
Si l’accord UE-Mercosur venait à être appliqué, il y aurait des gagnants, mais aussi des perdants des deux côtés de l’Atlantique. Coup de projecteur sur les impacts pour les populations du Brésil, du Paraguay, de l’Argentine et de l’Uruguay.
« L’accord UE-Mercosur détruit la vie dans les campagnes : il favorise les monocultures, accapare les terres, empoisonne l’environnement et menace les petits producteurs. » Leila Cristina Lemes Marais, coordinatrice de la Commission pastorale de la Terre dans l’État de Goiás, au Brésil, ne mâche pas ses mots lorsqu’elle décrit les conséquences concrètes de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur.
Sur le papier, l’accord UE-Mercosur concerne un marché commun de près de 780 millions de consommateurs potentiels ; les deux blocs régionaux totalisant ensemble un quart du PIB mondial. Dans les faits, la libéralisation accrue des échanges permise par l’accord entre l’Union européenne et les pays du Mercosur ferait d’indéniables gagnants – principalement les secteurs de l’automobile, des produits chimiques et des pesticides européens, et l’agro-industrie du Mercosur –, mais il y aurait aussi des perdants.
Un coup d’accélérateur pour l’agrobusiness, une menace pour l’agriculture familiale
Le Brésil et l’Argentine sont des géants de l’agrobusiness mondial, un modèle caractérisé par des méga-exploitations hautement intensives et mécanisées, axées sur l’exportation massive de soja, maïs, bœuf et sucre. L’accord de libre-échange avec l’UE, qui ouvrirait à ces firmes les portes d’un marché d’environ 500 millions de consommateur·rices, est une aubaine alors que, dans le même temps, il constitue une menace existentielle pour l’agriculture familiale dans ces pays : pour les petits producteurs, déjà fragilisés, cette ouverture accrue au marché européen risque de rendre leur survie économique impossible.
Pour répondre à la demande croissante, l’agro-business devrait pousser plus loin sa logique de méga-exploitations en convertissant des terres pour l’élevage et l’agriculture. Et ce sont vers les forêts que lorgne cette industrie. Selon les estimations du rapport d’experts commandé par le gouvernement français, l’accord UE-Mercosur accroîtrait la déforestation de 5 à 25% par an durant les 6 premières années de sa mise en œuvre.
Les conséquences de ce modèle sont aussi extrêmement préoccupantes pour la préservation de la biodiversité et des ressources naturelles. L’Amazonie et d’autres écosystèmes fragiles de la région comme le Cerrado (Brésil) et le Gran Chaco (à cheval sur les quatre pays) sont déjà menacés par l’extension des monocultures de soja et de l’élevage de bœufs destinés à l’exportation. Et dans la région du Cerrado, berceau des eaux du Brésil, c’est précisément cette ressource qui est « sacrifiée pour le soja et le bétail », déplore Eider Lima de Sousa, agriculteur membre du Mouvement des Travailleurs Sans Terre.
Accaparement des terres : un accord qui aggrave les violences et les violations des droits humains
Dans cette logique expansionniste – pour les monocultures mais aussi l’exploitation minière à grande échelle –, l’accès au foncier est déterminant et constitue une menace directe pour les populations autochtones et les communautés traditionnelles du Mercosur, qui occupent de vastes territoires. La convoitise du secteur agroindustriel et minier se traduit déjà aujourd’hui par des conflits fonciers, l’accaparement de terres ou encore la multiplication d’invasions violentes de territoires autochtones.
C’est le cas notamment dans l’Etat du Maranhão dans le nord du Brésil, où les habitations et des plantations des peuples indigènes sont incendiées et aspergées de pesticides par des éleveurs ou des planteurs de soja prêts à tout pour les faire partir. « Cela commence par la déforestation, se poursuit par l’accaparement des terres et se termine par un véritable ethnocide avec la destruction de modes de vie indigènes voire de tribus locales », déclarait en 2023 Barbaria Dias do Nascimento, alors coordinatrice de la coalition brésilienne Agro é fogo. Ces violences, déjà documentées aujourd’hui, risqueraient de se multiplier avec l’entrée en vigueur de l’accord.
Ces territoires indigènes sont aussi riches en minerais jugés stratégiques pour la transition énergétique de l’UE. « Cet accord renforcerait l’arrangement néocolonial du super-extractivisme en stimulant les secteurs de l’économie qui dégradent le plus l’environnement et les droits des populations locales », dénonce Henrique Frota, directeur d’ABONG, l’Association brésilienne des organisations non gouvernementales.
En plus des risques d’atteintes aux droits humains qu’elle fait peser, l’exploitation minière « risque d’enfermer la région dans une position de faible valeur ajoutée et d’échange inégal », soulève Sophie Wintgens, chargée de recherche sur le commerce au CNCD-11.11.11.
L’impact négatif pour les industries du Mercosur
Dans les pays du Mercosur, les industries risquent de subir les effets négatifs de l’accord, notamment dans le secteur automobile où, selon l’étude d’impact de l’accord UE-Mercosur publiée en 2020, de nombreuses PME risquent de devoir fermer ou diminuer leur production, entraînant une baisse importante des emplois industriels dans la région. La libéralisation des marchés publics bénéficiera en outre aux firmes transnationales européennes qui sont plus compétitives que les entreprises du Mercosur dans le secteur des services (construction, IT, finance, etc.).
Pesticides, OGM, hormones : un coût sanitaire lourd pour les populations
Pour pouvoir fonctionner, les firmes de l’agrobusiness des pays du Mercosur ont massivement recours aux pesticides, OGM, hormones et antibiotiques. Si certaines de ces substances chimiques sont interdites d’usage au sein de l’UE, ses entreprises pharmaceutiques sont autorisées à les commercialiser en dehors de ses frontières, et notamment dans les pays du Mercosur. Autrement dit, des substances jugées trop dangereuses pour les citoyen·nes européen·nes continuent d’être produites par des entreprises européennes et utilisées massivement dans les pays du Mercosur. En renforçant le modèle de l’agrobusiness, ce sont ces usages extrêmement toxiques pour la santé et l’environnement, que l’accord stimule. En Argentine par exemple, la contamination des sols et de l’eau provoque des taux élevés de cancers et de malformations infantiles. Au Brésil, les populations autochtones vivant proches des cultures subissent les épandages massifs de pesticides.
Une trajectoire incompatible avec les engagements climatiques
L’élevage à grande échelle représente la moitié des émissions de gaz à effet de serre du Brésil. Or, en augmentant les exportations de produits agricoles, spécifiquement de la viande bovine, l’accord risque, selon les estimations de Grain, d’entrainer une hausse significative des émissions de gaz à effet de serre, jusqu’à + 34 % pour huit produits agricoles clés, en raison principalement de l’augmentation de la production et des exportations de viande bœuf.
Pourtant, rien dans l’accord ne permet d’appliquer des sanctions commerciales si les normes sociales et environnementales ne sont pas respectées. Des tentatives d’ajustement ont été faites pour rassurer les plus sceptiques de se rallier à l’accord. « Une rustine en matière de climat, une balle dans le pied en matière de déforestation », juge Sophie Wintgens.
L’Union européenne a le pouvoir d’imposer des règles commerciales cohérentes
« S’il est important pour l’UE de nouer de nouveaux partenariats commerciaux pour contrer la politique néo-mercantiliste de l’Administration Trump, il est aussi crucial que ces partenariats soient cohérents avec les objectifs climatiques et le développement durable », insiste Sophie Wintgens. Ceci d’autant plus que l’UE dispose d’un réel pouvoir commercial grâce auquel elle « a la capacité d’influencer les dynamiques du commerce mondial en privilégiant des accords commerciaux qui respectent le climat, la biodiversité et la souveraineté alimentaire ». L’accord UE-Mercosur ne prend pas en compte ces enjeux.
Pour les populations rurales et autochtones du Mercosur, le coût de cet accord serait immédiat et durable — bien loin de la promesse de prospérité affichée par ses promoteurs.