Alternatives Economiques | 20 mas 2026
L’accord de libre-échange entre New Delhi et Bruxelles, une menace pour les travailleurs indiens
Par Manon Madec
En Inde, la coupe est pleine. Le 12 février dernier, pas moins de 300 millions de travailleurs ont déserté les mines, les ateliers et les administrations pour battre le pavé. Une grève historique, selon les syndicats.
La goutte d’eau qui a fait déborder cette coupe, c’est l’accord provisoire scellé le 6 février entre Washington et New Delhi. En échange d’une baisse des droits de douane imposés par les Etats-Unis de 50 % à 18 %, l’Inde doit renoncer à ses achats de pétrole russe, supprimer les droits de douane sur toutes les importations états-uniennes, et acheter, sur cinq ans, pour 400 milliards d’euros de marchandises (énergie comprise). Un accord « honteux », qui « frappera durement les industries indiennes et les travailleurs qui y sont employés », ont dénoncé les syndicats.
Il faut dire que les Indiens sont déjà sur la corde raide. Chaque année, dix millions de nouveaux actifs frappent à la porte du marché du travail. Un flux qui ne tarira pas avant les années 2060, quand le pays comptera près de 1,7 milliard d’habitants (contre 1,45 en 2024).
Officiellement, le chômage a reculé ces dernières années en Inde : il est passé de 8 % en 2020 à 3,2 % en 2024, puis 5 % en 2025. Au-delà du fait que la courbe s’est inversée l’année dernière, l’amélioration de ces dernières années est de toute façon en trompe-l’œil, car une heure travaillée, même sans salaire, suffit à entrer dans la case « en emploi ».
En outre, ce recul tient pour beaucoup à une progression de l’emploi informel, dans un pays où il a toujours représenté l’essentiel des effectifs. « Sur 600 millions de travailleurs, 550 millions sont informels », rappelle Kingshuk Sarkar, professeur à l’Université de Goa, au sud-ouest de l’Inde. Or sans contrat de travail reconnu, ils n’ont ni salaire minimum, ni congés payés, ni protection sociale.
Quelques jours avant l’annonce américaine, le 27 janvier, l’Union européenne (UE) et l’Inde ont conclu un large accord de libre-échange prévoyant la suppression progressive de la quasi-totalité des droits sur les échanges entre les deux zones. De quoi apporter des « opportunités majeures » à la population indienne, s’est félicité le président Narendra Modi. Pourra-t-il, notamment, améliorer la situation des Indiens sur le front de l’emploi ?
Des bénéfices incertains pour l’emploi
Contrairement à l’accord avec Washington, dont les concessions tarifaires profitent surtout à Washington, l’accord UE-Inde promet des débouchés aux entreprises indiennes. Il pourrait donc, en théorie, favoriser une augmentation de la production, ce qui va nécessiter plus de travailleurs et entraînerait, afin de les attirer, une hausse de leur rémunération. Les salariés ne disposant cependant pas d’un pouvoir de négociation suffisant, Kingshuk Sarkar reste prudent :
« A la suite des accords passés conclus par l’Inde, comme celui avec les Emirats arabes unis en 2022, les profits des entreprises exportatrices ont progressé sans que les salaires ne suivent, car l’offre de travail est trop importante. »
Par ailleurs, les gains pour les salariés, s’ils se concrétisent, ne seront pas uniformes. L’essor attendu des exportations dans le textile, le cuir ou encore le secteur des pierres précieuses – tous très intensifs en main-d’œuvre – devrait créer des emplois, mais la réduction des taxes sur certains produits européens risque d’augmenter la pression concurrentielle dans plusieurs secteurs, donc d’en détruire ailleurs. « Des licenciements sont inévitables », prévient le chercheur, citant notamment l’automobile, fleuron industriel indien.
L’accord a beau étaler dans le temps la baisse des droits de douane sur les véhicules européens, encadrer les volumes par des quotas (250 000 véhicules par an) et exclure les modèles les moins chers de l’accord, un recul de la demande au détriment des constructeurs indiens paraît difficilement évitable. « Ces 250 000 voitures restent une goutte d’eau dans le marché indien », nuance toutefois Sylvia Malinbaum, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri), responsable de la recherche sur l’Inde et l’Asie du Sud.
Les bénéfices pour les travailleurs indiens risquent d’être par ailleurs limités par l’automatisation croissante à laquelle ont recours les entreprises indiennes pour réduire leurs coûts. D’après le Forum économique mondial, ces dernières années, les firmes indiennes adoptent l’intelligence artificielle et la robotique à un rythme supérieur à celui de leurs homologues étrangères.
Emplois précaires pour les diplômés
Enfin, quand bien même des postes seraient créés, encore faut-il que les travailleurs puissent les occuper. Or « les formations pour adultes sont rares en Inde », note Charlotte Thomas, politiste, spécialiste de l’Inde et rattachée au programme Asie-Pacifique de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
« La part de la population active ayant suivi une formation professionnelle formelle stagne autour de 4 % depuis plus d’une décennie », rappelle Farzana Afridi, professeure à l’université de Delhi. Si l’engouement est aussi limité, c’est que « la proportion de personnes effectivement placées dans un emploi à l’issue des programmes est très faible », souligne-t-elle. Les cursus sont conçus sans tenir compte des besoins des employeurs, dont près de quatre sur cinq déclarent peiner à recruter. Résultat : en vingt ans, la part des diplômés parmi les chômeurs a presque doublé.
Faute d’opportunités, beaucoup de jeunes diplômés tentent leur chance à l’étranger, surtout aux États-Unis et au Royaume-Uni. En 2024, le think tank indien Niti Aayog, rattaché au gouvernement indien, constate que 25 Indiens quittent le pays pour chaque étudiant international qui y arrive. Les diplômés qui restent sont contraints d’accepter des emplois précaires, pour lesquels ils sont souvent surqualifiés.
« Plus que le nombre d’emplois créés grâce à l’accord, c’est leur qualité qui pose question », résume Kingshuk Sarkar. L’UE le reconnaît elle-même. « Une demande accrue [pour les produits indiens, NDLR] peut stimuler des secteurs où la protection du travail est faible, surtout dans une économie dominée par l’informel », avertissait déjà, en 2020, l’étude d’impact de l’accord commandée par le Parlement européen.
Simplification réglementaire et précarisation accrue
La clause de « non-régression » assortie à l’accord, censée interdire à l’Inde de réduire les protections des travailleurs pour accroître le commerce, jouera-t-elle son rôle de garde-fou ? « Quand on voit la régression des protections sociales et des libertés syndicales dans le pays dernièrement, on peut en douter », estime Charlotte Thomas. D’autant que New Delhi a refusé que l’application de l’accord signé avec l’UE soit conditionnée à son respect des règles du Bureau international du travail (BIT).
De fait, pour gagner en compétitivité à l’heure d’ouvrir son immense marché, New Delhi ne démolit pas seulement les barrières tarifaires, mais s’attaque aussi aux règles régissant le marché du travail. Une réforme entrée en vigueur en novembre, cinq ans après son feu vert parlementaire, simplifie par exemple la législation au motif d’attirer les entreprises étrangères et d’accélérer la production. Présentée par le gouvernement comme la plus progressiste depuis 1947, elle instaure un salaire minimum obligatoire et étend la Sécurité sociale.
Mais la balance penche tout de même en faveur des employeurs : le seuil de nombre de salariés qui oblige les entreprises à demander une autorisation préalable pour licencier passe de 100 à 300, le travail de nuit des femmes est désormais autorisé, les inspections du travail allégées, et la limite des heures travaillées flexibilisée. « L’État institutionnalise la précarité », résume Kingshuk Sarkar.
Il court aussi le risque de faire gonfler la horde de travailleurs à la tâche qui envahit déjà les grandes villes indiennes. Livreurs de commande, chauffeurs ou prestataires divers : leur nombre est passé de 7,7 millions en 2019 à 23 millions aujourd’hui.
Pression à la baisse sur les salaires
Le chiffre risque d’être dopé par la récente réforme qui « consacre juridiquement le recours à l’emploi à durée déterminée », explique Kingshuk Sarkar. Sans fixer de limites au nombre de renouvellement. L’employeur peut ainsi maintenir un salarié dans une situation de précarité permanente. Et la précarisation grandissante ne s’arrête pas aux métropoles :
« En décembre, Narendra Modi a supprimé la garantie d’emploi rural, le dispositif qui assurait à chaque travailleur agricole au minimum 100 jours de travail par an rémunéré au salaire minimum légal », rappelle Charlotte Thomas.
L’objectif à terme, estime la chercheuse : remplacer les exploitations familiales par un modèle d’agrobusiness au bénéfice des grands groupes industriels indiens, dont certains sont dirigés par des proches (et financeurs) de Modi. Or l’agriculture fait encore vivre près de la moitié de la population. Si les petits producteurs sont évincés au profit des grands groupes, ils migreront vers des villes déjà saturées. « Cela élargira la main-d’œuvre urbaine disponible et exercera une pression à la baisse sur les salaires », avertit-elle.
La machine est en marche, et les syndicats risquent d’avoir du mal à l’arrêter. Car « moins de 7 % des salariés formels sont syndiqués », rappelle Kingshuk Sarkar1. Pour les travailleurs informels, ce n’est pas la peine d’y penser : « Tenter de créer un syndicat, c’est risquer de perdre son emploi. »
Progressivement, New Delhi démantèle les droits des travailleurs et des syndicats, sous l’œil de l’UE qui, au lieu de s’y opposer, détourne le regard.