Mercosur: les agriculteurs luxembourgeois craignent une «concurrence déloyale»

Virgule | 21 novembre 2024

Mercosur: les agriculteurs luxembourgeois craignent une «concurrence déloyale»

par Thomas Berthol

Négocié depuis plus de 20 ans, ce traité entre des pays d’Amérique du Sud et l’UE prévoit des quotas d’importation de viande bovine avec des droits de douane réduits. Alors que la France se dit clairement opposée à la signature de cet accord, le Luxembourg exprime également ses réticences.

Le débat sur le Mercosur est remis sur la table en France avec les manifestations des agriculteurs. Ces derniers ont ressorti leurs tracteurs dans plusieurs départements, y compris en Moselle. Les organisations agricoles ont bloqué en début de semaine le pont de l’Europe reliant Strasbourg à l’Allemagne pour lancer un message à la Commission européenne, qui semble déterminée à conclure rapidement un accord de libre-échange avec des pays latino-américains du Mercosur (l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay, le Paraguay et la Bolivie).

Négocié depuis plus de 20 ans, ce traité prévoit notamment des quotas d’importation de viande bovine avec des droits de douane réduits ou nuls. Depuis le sommet du G20 au Brésil, le chancelier allemand Olaf Scholz (SPD) a réaffirmé que l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur «devait enfin être bouclé».

Le futur commissaire européen à l’agriculture Christophe Hansen (CSV), dont la nomination doit être confirmée d’ici à début décembre, n’a pas souhaité commenter auprès de Virgule les spéculations en cours sur la date de signature de cet accord.

Quelle est la position du gouvernement luxembourgeois?

Ces derniers jours, la France a clairement affiché son désaccord avec le Mercosur. Qu’en est-il du Luxembourg? Lors de sa déclaration de politique étrangère ce mercredi, le ministre Xavier Bettel (DP) a clarifié la position du gouvernement luxembourgeois: «Pour l’instant, nous ne pouvons pas donner notre accord: nous attendons que la Commission européenne présente aux États membres le contenu du texte final négocié, avec des engagements supplémentaires.»

Ce jeudi 21 novembre, le vice-Premier ministre a estimé à Bruxelles que le «Mercosur, n’est pas si sûr que cela, car, pour l’instant, il manque des garanties». «On a un document sur la protection des agriculteurs. C’est sûr que c’est important, mais je pense qu’avant tout aussi, c’est la confiance des consommateurs et avec des règles qui doivent être un ‘’level playing field’’.» Le ministre luxembourgeois, en charge des Affaires étrangères et du Commerce extérieur, a toutefois souligné qu’il ne faut pas se fermer au commerce extérieur. «Avec l’élection de Donald Trump, on risque d’avoir des situations plus délicates au niveau des relations commerciales avec les États-Unis et donc de pas s’isoler parce que si on pense qu’on peut s’en sortir tout seul.»

En septembre, le Premier ministre Luc Frieden (CSV) avait pourtant signé une lettre demandant un accord rapide sur ce sujet, car tout lui semblait en ordre. «Nous estimons que toutes les conditions sont réunies pour une conclusion rapide des négociations d’ici à fin 2024», disait cette lettre, également signée par dix autres chefs d’État et de gouvernement de l’UE.

Ce revirement de position a créé l’étonnement des différents partis d’opposition à la Chambre des députés, comme le rapporte le Luxemburger Wort.

Déjà en 2019, le Luxembourg avait exprimé ses réticences à l’égard du Mercosur. Jean Asselborn (LSAP), alors ministre en charge du commerce international, indiquait dans un communiqué de presse que «le gouvernement luxembourgeois s’attend à ce que les partenaires du Mercosur respectent, avant même la conclusion de l’accord négocié, les engagements pris dans le cadre de l’accord de Paris». Le ministre socialiste pointait notamment du doigt la déforestation au Brésil sous le mandat de Jair Bolsonaro.

À Bruxelles, au mois de juillet dernier, Martine Hansen (CSV) s’est dite «favorable à des accords de libre-échange avec les pays tiers, comme le Mercosur». La ministre de l’Agriculture a toutefois fixé quelques lignes rouges à ne pas franchir: «À condition que ceux-ci partagent les aspirations sociétales, environnementales, sanitaires et de bien-être animal de l’UE. Quant aux produits sensibles comme la viande bovine, la ministre appelle à maintenir la protection tarifaire dans l’UE», indiquait un communiqué du ministère de l’Agriculture.

Le secteur agricole luxembourgeois est réticent à l’égard du Mercosur

Sollicités, les acteurs du secteur agricole luxembourgeois expriment également leurs réserves à l’égard de ce traité commercial du Mercosur.

«Les accords de libre-échange ont toujours deux revers de la médaille», met en garde Christian Wester. «D’un point de vue d’une économie globale, cela peut être bénéfique. Mais d’un point de vue agricole, il y a le risque que nos normes, environnementales et sociales ne soient pas prises en compte», s’inquiète le président de la Centrale paysanne. Ce dernier craint, avec cet accord commercial entre l’Union européenne et des pays d’Amériques du Sud, une forme de «concurrence déloyale» pour les agriculteurs européens.

«L’ensemble du marché européen serait allégé, ce qui réduirait la pression sur notre secteur. Cela pourrait être bénéfique pour les producteurs, leur offrant de nouvelles opportunités pour écouler leurs marchandises», estime Christian Wester, également membre de la Chambre de l’agriculture. «Mais il est difficile d’évaluer véritablement la situation et de savoir ce qui se pourrait se passer exactement.»

La Centrale paysanne se montre plutôt réticente à l’égard du Mercosur, souligne son président. «Nous ne profiterons pas forcément de ce nouveau marché et concernant la viande, ça pourrait avoir des répercussions négatives pour nous. Les autres syndicats agricoles européens craignent également de perdre davantage avec cet accord que ce qu’ils ont à y gagner.»

Le syndicat des jeunes agriculteurs (Lëtzebuerger Landjugend a Jongbaueren, «LLJ») exprime également son scepticisme à l’égard de ces accords commerciaux. «Surtout avec les pays du Mercosur, les conditions de production et les normes sont bien en dessous des standards européens. De plus, des pratiques que nous ne soutenons pas sont appliquées, par exemple le déboisement de la forêt tropicale, l’utilisation d’hormones de croissance dans la production de viande et l’utilisation de produits phytosanitaires qui sont interdits dans l’UE pour une bonne raison», alerte le président Charel Ferring.

Quelles conséquences pour les agriculteurs?

Le représentant des «Jongbaueren» dernier rappelle que ces «produits sont pourtant vendus sur le même marché que nos produits alimentaires». Selon Charel Ferring, la pression sur les prix serait plus forte avec le Mercosur, une situation «qui met en danger la rentabilité des agriculteurs européens». «D’une part, les coûts de production sont de plus en plus élevés (notamment en raison des nouvelles directives de l’UE) et, d’autre part, les marchés sont dilués avec des produits qui ne correspondent pas du tout à la philosophie de l’UE.»

Charles Ferring observe qu’«au Luxembourg, la confiance dans la production nationale s’est accrue ces dernières années, de sorte que l’appréciation a également augmenté». Il espère que cet «objectif devienne une tendance, par exemple de préférer une viande luxembourgeoise à une viande argentine».

Les «Jongbaueren» comptent-ils manifester leur désaccord envers le Mercosur comme leurs collègues français? Charel Ferring dit comprendre leur mécontentement sans pour autant approuver certaines pratiques. «Mais les Français ont toujours eu une autre culture de la grève... Au Luxembourg, nous avons un meilleur dialogue avec les politiques et nous avons notre ministre de notre côté, si bien que nous ne nous sentons pas encore obligés d’appeler à une action de protestation.» Rappelons que le LLJ avait en revanche formulé ses revendications à l’égard de Bruxelles aux côtés des agriculteurs français et allemand en bloquant le pont de la Moselle à Schengen au mois de février dernier.

Un accord «bénéfique» pour les consommateurs

Dans l’accord Mercosur figure le respect des accords de Paris, assure Christophe Hansen. «Nous devons faire en sorte d’instaurer une forme de réciprocité. Ne connaissant pas les dernières négociations, je ne peux à ce stade pas encore dire si ces mesures vont assez loin.»

Le commissaire désigné dit ne pas vouloir s’avancer pour le moment sur l’impact du Mercosur sur les agriculteurs. «Cela dépend de ce qui a été négocié», souligne-t-il. En revanche, pour les consommateurs, il affirme que cet «accord ne prévoit pas de compliquer leur vie au contraire, les prix seront plus attractifs avec notamment la suppression des taxes douanières».

Christophe Hansen considère pour cette raison que le consommateur est «bénéficiaire» de ces accords. «Dans certains secteurs, nous sommes moins compétitifs, donc ça peut être problématique, c’est le cas pour la viande bovine. Nous devons soutenir ces secteurs sensibles pour ne pas les mettre davantage en difficulté», reconnait l’homme politique luxembourgeois.

À l’heure actuelle, 200.000 tonnes de viande bovine viennent déjà chaque année des pays du Mercosur, avance Christophe Hansen. «Nous ne savons pas si avec l’accord, plus de tonnes de viande seront importées. Si c’est le cas, ce sera bien sûr une concurrence pour notre secteur.»

(avec AFP)


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