Les ambitions commerciales de Bruxelles face aux résistances agricoles dans les négociations avec l’Australie

Euractiv | 5 February 2026

Les ambitions commerciales de Bruxelles face aux résistances agricoles dans les négociations avec l’Australie

par Alice Bergoënd / Sofia Sanchez Manzanaro

Les négociations entre Bruxelles et Canberra avaient échoué en 2023, l’Australie réclamant des quotas supplémentaires d’exportations de bœuf sans droits de douane. Alors que l’UE doit reprendre les discussions ce mois-ci, offrir un meilleur accès au marché agricole européen pourrait être la contrepartie nécessaire pour conclure un accord commercial très attendu.

Mais une telle concession risque de raviver la colère des agriculteurs, alors que Bruxelles gère encore les répercussions politiques de l’accord UE-Mercosur.
L’ombre du Mercosur

Pour faire adopter l’accord avec les pays du Mercosur, la Commission avait proposé des mesures de sauvegarde inédites pour les agriculteurs européens, notamment un mécanisme de frein d’urgence et des contrôles renforcés sur les importations. Si ces concessions ont permis de rallier un nombre suffisant d’États membres, elles ont déclenché d’importantes mobilisations du secteur agricole. Le Parlement européen a, lui, choisi de contester l’accord devant la Cour de justice de l’UE (CJUE).

Avec l’Australie, l’UE est confrontée à un dilemme comparable.

Comme les pays du Mercosur, l’Australie est un grand exportateur de viande dont les ventes à l’international progressent rapidement. En 2025, ses exportations de bœuf ont atteint un niveau record de 1,5 million de tonnes à l’échelle mondiale, même si l’UE demeure un débouché marginal.

Toutefois, contrairement à la viande sud-américaine, la production australienne se distingue davantage par sa qualité que par ses prix, notamment grâce à des standards élevés de traçabilité et de durabilité, explique David Kleimann, expert en commerce basé à Bruxelles.

Les pratiques interdites dans l’UE, comme l’usage d’hormones de croissance, ne constituent généralement pas un obstacle majeur, ajoute Dorin-Ciprian Grumaz, de l’Institut universitaire européen, grâce à des systèmes de traçabilité spécifiques.

La bataille des quotas

À la différence du dossier Mercosur, le litige ne porte pas tant sur la convergence des normes que sur le volume des importations. La question centrale est de savoir quelle quantité supplémentaire de bœuf l’UE peut autoriser sans déclencher une nouvelle fronde du monde agricole.

L’accès au marché européen représente un enjeu stratégique pour Canberra, qui reste soumis aux droits de douane de l’UE. Parallèlement, la Chine — deuxième marché d’exportation australien après les États-Unis — applique depuis janvier un droit de douane de 55 % sur les exportations de bœuf dépassant certains quotas afin de protéger ses propres producteurs.

Dans ce contexte, les producteurs australiens exhortent leur gouvernement à sécuriser un accès solide au marché européen lors des négociations sur l’accord à venir.

« Les négociateurs australiens doivent continuer à faire pression pour obtenir des offres nettement améliorées pour l’agriculture australienne, en particulier pour les producteurs australiens de viande rouge, de produits laitiers, de sucre et de riz », déclarait le mois dernier Hamish McIntyre, président du syndicat des agriculteurs australiens (NFF).

Convaincre les agriculteurs européens

Alors que Bruxelles cherche à diversifier ses partenariats commerciaux, les organisations agricoles européennes redoutent d’en payer une nouvelle fois le prix politique.

Liam MacHale, de l’Association des agriculteurs irlandais à Bruxelles, craint que l’UE n’offre à Canberra des quotas de bœuf plus généreux que lors des précédents cycles de négociations.

« Nous savons que l’Australie cherche à exporter des morceaux de viande de grande valeur, qui entreront en concurrence directe avec la production irlandaise », confie-t-il à Euractiv, soulignant que ces importations exerceraient une pression supplémentaire sur les prix, parallèlement aux futures importations du Mercosur.

Dès 2016, les eurodéputés réclamaient déjà des « mesures de sauvegarde bilatérales efficaces » pour protéger les producteurs européens contre une hausse des importations. Dix ans plus tard, la ratification d’un éventuel accord commercial pourrait s’avérer encore plus délicate, le Parlement restant profondément divisé après la controverse Mercosur.

Jessika van Leeuwen, du Mouvement des agriculteurs citoyens néerlandais (BBB, membre du Parti populaire européen/PPE), dit qu’elle portera un « regard critique » sur cet accord, et met en garde contre une pression à la baisse sur les prix de l’UE.

De même, l’eurodéputé et éleveur belge Benoit Cassart (Renew, libéraux) exhorte la Commission à « cesser de traiter l’agriculture comme une variable d’ajustement ».

Les spécialistes du commerce, comme David Kleimann, s’interrogent sur la possibilité de reproduire la stratégie utilisée pour faire aboutir l’accord Mercosur, rappelant que même des garanties supplémentaires et des compensations financières immédiates n’ont pas suffi à convaincre les opposants.

« Cela dit, l’accord commercial entre l’UE et l’Australie ne semble pas susciter le même degré d’alarmisme et d’inquiétude que l’accord entre l’UE et le Mercosur », conclut-il.


  Source: Euractiv