Le libre-échange est mort

AOC | 19 février 2026

Le libre-échange est mort

Par Jean-François Collin, Haut fonctionnaire

Dans un contexte d’explosion du multilatéralisme, seule l’Union européenne semble encore croire aux vertus de la libéralisation des échanges et signe des accords commerciaux, y compris quand ceux-ci reviennent à démanteler sa propre législation environnementale. Il est temps que l’UE change de politique et prenne sa place dans la démondialisation.

Un clou chasse l’autre et l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur a cessé d’intéresser les médias, d’autant plus que le Parlement européen a demandé à la Cour de justice de l’Union européenne de se prononcer sur la conformité de cet accord de libre-échange aux traités européens. Cette trêve suffit, les partis politiques ne se sentent plus obligés de se prononcer sur ce type d’accord et les médias retournent à leur commentaire de la dernière déclaration de Donald Trump.

Pourtant, au-delà de l’accord avec le Mercosur, la véritable question est de savoir si l’augmentation du commerce mondial des marchandises et des services favorise la prospérité globale du monde, améliore la situation de l’humanité, contribue à la paix, ou si au contraire elle est un pas de plus dans la course à l’abîme.

Depuis le début des années 1990, les vertus du libre-échange n’ont plus été contestées que par des voix minoritaires, l’ouverture des marchés fut un objectif majeur de la politique économique des pays développés. Après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, Bill Clinton, président des États-Unis de 1993 à 2001, fut un des grands artisans de la globalisation de l’économie mondiale. La libre circulation des marchandises et des capitaux devait accélérer la croissance de l’économie mondiale et l’égalisation des conditions entre tous les pays de la planète. Pour ce qui est de la libre circulation des hommes, on verrait plus tard. D’ailleurs, tout le monde vivant heureux chez soi, il n’y aurait plus de problème de migrations.

En 2001, la Chine est devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à l’instigation des États-Unis et avec l’accord de l’Union européenne, dans l’espoir d’accéder au vaste marché chinois et à son milliard et demi de consommateurs. Aucune condition d’accès à l’OMC ne fut imposée à la Chine qui a su profiter de la situation pour protéger son marché et assortir d’obligations d’investissements occidentaux dans des joint-venture contrôlées par la Chine et de transferts de technologies, ses achats de biens et de services à l’Europe et aux USA. Elle devint en une vingtaine d’années la première puissance économique mondiale. Tel est pris qui croyait prendre.

De l’enthousiasme à la désillusion : impasse de la globalisation

La croissance des échanges mondiaux, au lieu de faire converger les économies, s’est accompagnée d’un creusement des inégalités entre les pays et au sein de chacun d’entre eux. L’ouverture à la concurrence a ruiné des secteurs entiers des économies des pays développés.

La France connaît bien le sujet, elle qui a perdu l’essentiel de son industrie au cours des trente dernières années, qu’il s’agisse de la sidérurgie, de la construction automobile, du textile ou de son agriculture, passée du second rang des exportateurs mondiaux en 1990 à une balance agroalimentaire tout juste équilibrée en 2025. Cette liste n’est malheureusement pas exhaustive.

Les États-Unis ont connu, toutes proportions gardées, une évolution de même nature qui a largement contribué à l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.

Le libre-échange promu par les membres du G7 (les sept plus importantes économies du monde) a accéléré le recentrage de l’économie mondiale sur la zone Asie-Pacifique au détriment de l’Europe et des États-Unis, mais aussi du Japon remplacé par la Chine et l’Inde. La croissance nominale du PIB des États-Unis ne doit pas faire illusion. En parité de pouvoir d’achat, les États-Unis sont passés derrière la Chine, leur déficit commercial abyssal témoigne de leur faiblesse économique.

L’inflation phénoménale du coût des biens et des services explique en partie la croissance du PIB nominal. Les Américains ne s’en trouvent pas mieux pour autant. Le président des USA est obligé de s’occuper du prix des œufs qui, à un dollar l’unité, finissent par représenter une charge significative dans le budget des ménages. Et ce n’est qu’un exemple d’une hausse générale et insoutenable du prix du logement, de la santé et de l’éducation, qui relègue aux marges de la société des dizaines de millions d’Américains.

Par ailleurs, la dépendance des États-Unis aux matériaux stratégiques importés est assez comparable à celle de l’Europe. Comme ils en ont l’habitude, les États-Unis se sont affranchis des normes qu’ils avaient imposées au reste du monde lorsqu’ils ont constaté qu’elles leur étaient devenues défavorables.

Ils ont sabordé l’OMC dont ils avaient imposé la création en 1994, par un accord signé à Marrakech. Le prix de cet accord pour l’Union européenne fut, entre autres, l’abandon de sa politique agricole commune et sa réorganisation autour de principes acceptables par les Américains. Les aides à l’agriculture ne devaient plus favoriser l’augmentation de la production agricole européenne. Elles furent transformées en subventions versées aux agriculteurs en fonction de la surface qu’ils exploitaient, laissant le marché mondial des denrées agricoles fixer le prix payé aux paysans. La saignée du nombre d’agriculteurs européens, déjà bien engagée, a été accélérée.

Prenant conscience de l’impact de la libéralisation des échanges sur l’économie américaine, les États-Unis ont changé de cap. Ils ont d’abord paralysé « l’organe de règlement des différends » de l’OMC, le gendarme chargé de faire respecter les règles du libre commerce mondial. Ils ont ensuite abandonné l’idée d’un nouveau traité sur le commerce mondial, pour multiplier les accords bilatéraux avec des zones et des pays qui les intéressaient plus particulièrement.

Cette démarche était, bien entendu, incompatible avec l’approche multilatérale incarnée par l’OMC. Aujourd’hui, le président américain décide, comme bon lui semble, d’augmenter les tarifs douaniers, de bloquer les importations en provenance de telle ou telle destination, d’utiliser le commerce comme un instrument politique de pression sur ses partenaires, tout cela en violation complète des principes de l’OMC, en même temps que de la Constitution américaine. Mais personne ne s’en offusque.

L’Union européenne n’a pas porté devant l’OMC le conflit qui l’opposait à Donald Trump. Sa présidente, Mme Von Der Leyen, est allée signer un accord humiliant pour les Européens dans un golf irlandais appartenant au milliardaire-président des États-Unis, sans songer un instant à faire intervenir l’instance multilatérale chargée de réglementer le commerce mondial, alors que la défense du multilatéralisme fait partie de la profession de foi de la commission européenne.

Après une très forte croissance dans les années 1990, la progression du commerce mondial s’est ralentie. Il augmentait plus rapidement que la croissance économique jusqu’à la crise financière de 2008. À cette date, le volume du commerce mondial équivalait à 61% du PIB mondial. Il est redescendu aujourd’hui à environ 50% du PIB mondial.

L’impact négatif du développement du commerce international sur les équilibres économiques et sociaux d’à peu près tous les pays du monde, s’est fait de plus en plus sentir. Les salaires des couches moyennes des pays développés, mis en concurrence avec ceux des pays pauvres, se sont dégradés, tandis que l’extrême pauvreté des pays en développement régressait. Cela n’empêche pas l’immense majorité de la population des pays en développement d’être dans une situation misérable ; la moitié de la population indienne vit avec moins de 3 dollars/jour.

La classe des milliardaires, elle, s’est considérablement enrichie, captant une grande partie de la richesse produite. Le rapport Oxfam sur les inégalités, rendu public au début de l’année 2026, indique que les cinq personnes les plus riches du monde ont doublé leur fortune depuis 2020 tandis que celle de cinq milliards d’individus s’est réduite pendant la même période. Les milliardaires détiennent 18 300 milliards de dollars (soit à peu près le PIB de l’UE), tandis que cinq milliards de terriens sont en situation de pauvreté et un sur quatre ne dispose pas d’une nourriture suffisante.

Le développement du commerce mondial a renforcé le pouvoir des firmes multinationales et des milliardaires qui en sont les actionnaires. Elon Musk personnifie cette nouvelle classe d’entrepreneurs qui font les lois de leur pays et du reste du monde. Ce qui est vrai dans les industries de la tech l’est aussi dans l’énergie, les matières premières ou les industries lourdes. Partout, les oligopoles dominent tout, en se drapant dans le drapeau de la libre concurrence.

Comme le développement du commerce mondial n’est plus synonyme de prospérité pour tout le monde, ceux qui le dominent se protègent.

La Chine l’a toujours fait, agissant comme elle le voulait à l’intérieur de ses frontières, subventionnant à tour de bras ses industries stratégiques, épongeant avec des fonds publics la faillite de grandes entreprises du secteur privé, limitant l’accès au marché chinois à ses concurrents étrangers, tout en permettant une corruption généralisée qui a permis l’émergence d’une classe de chinois très riches en un temps record. Les plus fatalistes diront qu’il s’agit d’un phénomène classique d’accumulation primitive du capital.

Les États-Unis sont entrés également dans une phase active de protectionnisme qui avait débuté bien avant le second mandat de Donald Trump.

Seule l’Union européenne croit encore aux vertus de la libéralisation des échanges et signe des accords commerciaux à tour de bras, parfois imposés comme ce fut le cas avec les États-Unis. La signature de l’accord UE/ USA fit l’objet d’une mise en scène humiliante dans une propriété de Donald Trump en Irlande. Cet accord fut qualifié de capitulation européenne, ce qui n’empêche pas le même Donald Trump de menacer l’UE de le remettre en cause à chaque fois qu’elle n’obtempère pas à ses ordres.

Il se trouve que par ailleurs la croissance du commerce mondial n’est plus synonyme de croissance économique. La productivité du travail, composante essentielle de la croissance économique, stagne un peu partout dans le monde, en dépit du matraquage auquel nous sommes soumis pour nous convaincre du bonheur et de la prospérité que nous apporteront les nouvelles technologies, hier la « transition numérique », aujourd’hui l’intelligence artificielle.

Au lieu de cela, nous redécouvrons que le commerce dépend de l’activité économique et ne peut pas se développer indéfiniment si ce qui en constitue la base est à l’agonie.

L’impact négatif du commerce mondial sur l’environnement est considérable. Le transport maritime représente à lui seul 3% des émissions de CO2 résultant de l’activité humaine. Le fret aérien est en forte croissance. Le développement des échanges internationaux entraîne une très forte pression sur la biodiversité estimée à près du tiers de celle-ci.

La division internationale du travail a déplacé une grande partie des activités de transformation industrielle et d’extraction de ressources minières loin de l’Europe et même des États-Unis. Cela n’empêche pas les pollutions de toute nature de se développer à grande vitesse en Afrique ou en Asie, là où ce qui est baptisé pudiquement « chaîne de valeur », a délocalisé les activités de production. Cette pollution importée par les économies développées, est prise en compte de façon approximative dans leur bilan d’émissions. Elle suscite d’autant moins d’intérêt que tout cela se passe loin de chez nous.

L’exemple le plus parlant est celui du téléphone portable dont la production met en jeu des acteurs situés à des milliers de kilomètres les uns des autres, génère l’extraction de quantités considérables de matières premières, nécessite des transports incessants des composants de ces petits appareils d’un bout à l’autre de la planète, met en œuvre des procédés industriels très consommateurs d’énergie. Tout cela pour célébrer l’entrée dans une économie soi-disant immatérielle qui aurait pris la suite des industries traditionnelles, sales et polluantes, heureusement disparues de nos villes et de nos campagnes. Il s’agit au mieux d’une illusion, au pire d’aveuglement ou de mensonge. Jamais l’humanité n’a consommé autant de matières premières et d’énergie, battant chaque année le record de l’année précédente.

Pour comble de malchance, le « doux commerce », en dépit des relations de dépendance mutuelle qu’il est censé créer, n’a pas assuré la paix dans le monde. Après des décennies de guerre froide, l’effondrement de l’Union soviétique permit d’espérer, pendant un court moment, l’entrée dans une période de paix durable. Certains prophétisaient « la fin de l’histoire », pendant que l’Union européenne espérait engranger les « dividendes de la paix ».

Le réveil fut rapide et brutal. La liste des conflits depuis 1990 est interminable : guerres dans les Balkans dès 1991 ; guerres menées par la Russie en Tchétchénie, en Géorgie puis en Ukraine ; guerres au Proche-Orient ; interventions américaines en Irak et en Afghanistan, sans compter les multiples autres interventions américaines en Iran et ailleurs. Donald Trump, qui s’est fait élire en défendant une politique isolationniste, bombarde, encore plus que ses prédécesseurs, les pays qui ne lui conviennent pas, quand il ne kidnappe pas leur président. La guerre en Syrie ne fut pas qu’une guerre civile. Les presque 21 000 raids aériens de l’Arabie saoudite au Yémen ont tué des gens par milliers et provoqué une crise humanitaire dramatique, etc…

Les dirigeants européens ne croyaient pas possibles une guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui leur paraissait irrationnelle, pas plus qu’ils n’imaginaient que la Russie, grand fournisseur de gaz naturel et de pétrole à l’Europe occidentale, deviendrait une menace militaire et lui tournerait le dos pour privilégier ses relations avec l’Asie. La montée des tensions a conduit un certain nombre de responsables politiques et d’analystes à considérer que nous étions entrés dans une époque de démondialisation dont l’explosion du multilatéralisme est l’expression la plus visible.

C’est un constat. Faut-il faire de ce constat un programme politique et œuvrer à une démondialisation accélérée, ou bien tenter de sauver le multilatéralisme qui régit le commerce mondial, si cela est encore possible, et dans ce cas pour quoi faire et à quelles conditions ?

Le libre échange en actes : le CETA et le Mercosur

Il n’est pas très facile de faire le bilan du CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement) entre le Canada et l’Union européenne, signé en 2017 et non encore ratifié par une dizaine d’États de l’UE (dont la France, en raison du blocage du Sénat). Il eut bien sûr les habituels communiqués de victoire de la commission de l’Union européenne. Le Parlement européen a adopté le 17 janvier 2024 un rapport très positif sur le CETA, à l’instigation de l’eurodéputé social-démocrate espagnol Javier Moreno Sánchez, dont l’objectif était de convaincre tous les États membres de l’Union européenne de ratifier le CETA pour en permettre l’application complète. En effet, jusqu’à la ratification définitive du traité, les clauses relatives à l’investissement et à sa protection ne peuvent pas être mises en œuvre.

L’Institut Veblen a présenté, en avril 2024, un rapport évaluant les résultats de cet accord commercial, qu’il résumait par le titre suivant : « Un bilan mitigé sur le commerce et clairement négatif pour l’environnement ». Le rapport relevait que la réduction des droits de douane et des dispositions visant à faciliter le commerce avaient contribué à une augmentation des échanges dans les secteurs intensifs en émission de gaz à effet de serre : combustibles fossiles, engrais, plastiques, véhicules, produits chimiques, tourisme et transports.

Il notait également que le Canada avait utilisé les espaces de dialogue offerts par le CETA pour faire un intense lobbying contre le « Green deal » européen (la tentative de l’UE de mettre en place une politique plus écologique), contre les tentatives d’introduire une réglementation européenne réduisant l’usage des néonicotinoïdes qui sont un désastre pour les insectes pollinisateurs et dont les effets sur la santé humaine ne sont pas très bons non plus ; contre les réglementations visant à limiter l’usage du glyphosate, etc. Le lobbying canadien a été également très fort pour s’opposer à la volonté affichée par l’Union européenne, de lutter contre la déforestation importée.

On peut donc penser que les Canadiens sont ravis du démantèlement organisé par la Commission européenne depuis quelques mois de la législation environnementale. La commission européenne, après avoir fait adopter le « Green deal », a en effet changé de cap après la divulgation du rapport Draghi sur la compétitivité européenne ; il n’est plus question que de réduire la réglementation qui pénalise la croissance, en particulier celle qui protège l’environnement et vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre.

C’est un aspect insuffisamment souligné de ces accords commerciaux, au-delà de leur impact sur les échanges, ils constituent un moyen de pression efficace sur les États et sur l’Union européenne pour mettre en cause les législations environnementales existantes et freiner l’adoption de règles nouvelles, même lorsque la protection de la santé humaine et de l’environnement le justifierait amplement.

Emmanuel Macron a fait de l’adoption de ce qu’il appelle des « clauses miroirs » un de ses chevaux de bataille. Il s’agirait d’imposer à nos partenaires commerciaux des conditions de production comparables à celle de l’Union européenne, notamment en matière sanitaire et environnementale, lorsque nous signons un accord de libre-échange. C’est pour le moment un échec complet notamment dans nos relations avec le Canada, qui n’entend pas abandonner les accélérateurs de croissance dans l’élevage des animaux (stéroïdes et antibiotiques), pas plus qu’il ne veut renoncer aux OGM. Il a d’ailleurs fait une forte pression sur l’Union européenne pour qu’elle autorise la mise en marché de nouvelles variétés produites par Monsanto.

On peut considérer qu’il ne s’agit que de détails, et que d’ores et déjà nous autorisons l’importation en Europe de végétaux génétiquement modifiés et de viandes produites en recourant à des hormones de croissance. Il me semble au contraire que ce qui se joue là est essentiel pour l’agriculture européenne, et à vrai dire pour celle du monde entier, aussi bien que pour notre santé que pour la pérennité d’une agriculture qui ne soit complètement soumise aux objectifs des industries de transformation et respecte le vivant.

Il faut par ailleurs nuancer le bilan des effets positifs obtenus grâce à cet accord pour notre commerce bilatéral. Le commerce entre l’UE et le Canada a augmenté en volume de 0,7% entre 2017 et 2022, alors qu’il avait augmenté de 34% entre 2012 et 2017, avant la signature du traité. L’évolution du commerce international obéit à bien d’autres déterminants que ces accords, et il répond plutôt à l’évolution économique ainsi qu’à celle des rapports de force entre les nations. Les exportations de l’Union européenne vers le reste du monde ont diminué de 9% entre 2017 et 2022, le tassement constaté avec le Canada n’est donc pas du tout exceptionnel. À vrai dire, cette tendance est ancienne puisqu’entre 2012 et 2017, les exportations de l’Union européenne vers le reste du monde n’ont augmenté que de 1%.

Alors que le commerce mondial a augmenté beaucoup plus rapidement que la croissance économique mondiale dans les dernières décennies du XXe siècle, la tendance s’est inversée depuis le début du XXIe siècle. C’est une des raisons pour lesquelles les économistes discutent pour savoir si nous sommes entrés ou non dans une stagnation séculaire. C’est aussi un des symptômes de la démondialisation dans laquelle nous sommes entrés depuis un moment, sans que les dirigeants Européens s’en aperçoivent et sans qu’ils changent leur conception des relations qu’ils doivent entretenir avec le reste du monde.

Il y a bien eu une augmentation de certaines exportations agroalimentaire française vers le Canada après 2017, mais elle a été de courte durée. En 2025, la balance commerciale agroalimentaire avec le Canada s’est beaucoup dégradée en raison de la très forte augmentation de nos importations de colza et de volailles (nous importons la moitié de la viande de volaille que nous consommons maintenant, après avoir été un des grands exportateurs mondiaux de ce produit ; une partie vient d’Ukraine, du Brésil et maintenant également du Canada).

Il y a aussi un côté un peu illusoire dans cet excédent de la balance agroalimentaire qui ne prend pas en compte les engrais nécessaires à la culture des céréales et des oléagineux en France. La valeur des engrais importés depuis le Canada est supérieure à celle de nos exportations de produits agricoles. On peut aussi s’interroger sur les importations de pétrole de schiste en provenance du Canada, qui ont explosé au cours des dernières années, tandis que nous interdisions la prospection et la production de ce type de carburant sur le sol français.

Tout compte fait, le bilan du CETA sur le plan commercial peut difficilement être qualifié de satisfaisant pour le moment. Son bilan environnemental est clairement négatif et son principal intérêt, du point de vue canadien, aura été de lui donner des moyens supplémentaires pour faire pression sur les autorités législatives européennes dans un sens régressif du point de vue de la protection de l’environnement et de la santé.

L’accord entre l’Union européenne et le Mercosur : l’UE sans politique économique

La négociation de cet accord a commencé en 1999. Son principal argument de vente consistait en ce qu’il créerait la plus importante zone de libre-échange au monde avec 720 millions de consommateurs (soit la population de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay et celle de l’UE).

En 26 ans, la justification de la signature de cet accord a changé, à mesure que changeaient les conditions générales de sa négociation.

À la fin du XXe siècle, il s’agissait d’ouvrir le marché européen à de nouveaux partenaires en échange de l’ouverture de nouveaux marché aux produits européens pour favoriser la croissance. Face aux critiques des opposants à ce traité, la Commission européenne a mis en avant son caractère nouveau en ce qu’il porterait une plus grande attention que les précédents, à l’environnement et à la santé. Enfin, la guerre en Europe et la politique de Trump ont fait apparaître une nouvelle justification: trouver des alliés pour faire face aux pouvoirs autoritaires et qui menacent l’Europe.

Mais par-delà ces justifications successives, l’accord signé par la présidente de la Commission européenne est un accord classique qui prévoit la suppression progressive des droits de douane sur la plupart des produits échangés entre ces deux ensembles géographiques. L’équilibre général de l’accord est souvent présenté de la façon suivante : l’Union européenne pourra vendre plus d’automobiles, de machines, de produits chimiques et même de vin; en contrepartie elle importera plus de soja, de volailles, de sucre et de viande de bœuf.

Le marché européen est actuellement protégé des importations en provenance des pays du Mercosur par des droits de douane très élevés. Ils sont par exemple de 96% sur les importations de viande bovine. Le traité prévoit l’ouverture par l’UE d’un contingent de 100 000 tonnes de viande bovine qui ne sera plus soumis qu’à un droit de douane de 7,5%, et de 80 000 tonnes de volaille sans aucun droit de douane. En contrepartie, l’Union européenne pourrait exporter sans droits 30 000 tonnes de fromage.

La Commission européenne répond aux éleveurs de bovins européens que les volumes concédés représenteront 1,2% de la consommation européenne ce qui n’est pas de nature à bouleverser les marchés. Mais cette explication ignore deux données importantes.

La première, c’est que la Commission européenne a déjà signé plus de 80 accords commerciaux et le traité avec le Mercosur arrive à la fin d’un cortège qui a ouvert, au total, des quotas cumulés d’importations sans droits de douane de près de 300 000 tonnes de bœuf, 300 000 tonnes de poulet, ou encore 4 millions de tonnes de sucre et 450 000 tonnes d’éthanol. On peut ajouter que des importations agricoles à bas droits de douane avaient déjà été ouvertes par l’UE aux pays tiers avant la signature de ces traités bilatéraux.

Le contingent « Hilton », autorise 50 000 tonnes d’importations de viande provenant des pays du Mercosur, en plus de 20 000 tonnes pour le Canada et les États-Unis à 20% de droits. Le quota « panel hormones » autorise l’entrée en Europe de 45 000 tonnes de viande américaine et argentine sans aucuns droits de douane, tandis que le contingent « Gatt » facilite l’envoi de 50 000 tonnes de viande brésilienne congelée acquittant des droits de douane de 20%.

Les importations de viande bovine issues du Mercosur représentent déjà 50% des importations de viande de l’Union européenne. Elles sont constituées essentiellement de morceaux à griller qui sont les mieux valorisés sur le marché. Ce marché est depuis quelques mois plutôt rémunérateur pour les éleveurs européens en raison de la forte diminution du cheptel européen et particulièrement français. L’arrivée de ces importations supplémentaires bouleversera de façon certaine l’équilibre économique de ce marché assez étroit.

On pourrait ajouter que l’Union européenne impose beaucoup de contraintes à ses producteurs agricoles ou industriels au nom de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Selon la FAO, l’organisation des Nations unies en charge de l’agriculture et de l’alimentation, en 2021, la production d’un kilo de viande bovine émettait en moyenne mondiale 28 kilos d’équivalent CO2 ; mais au Brésil ces émission montaient à 42,8 kilos d’équivalent CO2 par kilo de viande, soit 2 fois plus qu’en France (21,7 kilos d’équivalent CO2/kg de viande selon la FAO). L’institut de l’élevage estime les émissions françaises à 15,6 k CO2/kg de viande et à 8,7 kilos d’équivalent CO2, si l’on prend en compte le stockage du carbone dans les sols associés à la production de viande bovine.

On peut donc en conclure que l’arrêt des importations de viande bovine en provenance du Mercosur (mais on pourrait dire la même chose à propos des États-Unis qui ont un système de production assez semblable), apporterait une contribution significative à la transition climatique recherchée par l’Union européenne.

On pourrait faire les mêmes observations s’agissant de la volaille, puisqu’un contingent de 180 000 tonnes à droits de douane nuls va être ouvert par cet accord en plus des contingents déjà existants de 886 385 tonnes. La Pologne s’en inquiète et s’oppose à l’accord avec le Mercosur, elle est le premier pays producteur de volaille au sein de l’Union européenne. Cette filière de production, déjà bien mal en point en France, risque tout simplement de devenir anecdotique.

La Commission européenne défend son accord en disant qu’elle a obtenu des garanties environnementales et sanitaires sans précédent. On peut avoir des doutes sérieux sur les engagements environnementaux et sanitaires de Javier Milei, l’homme à la tronçonneuse qu’il est prêt à actionner aussi bien pour mettre en pièce le régime social du pays qu’il dirige que les forêts qui font obstacle à l’investissement. Mais la politique de Lula, si elle est moins démonstrative, n’est pas sur le fond très différente.

Lula est allié à Blairo Maggi, ancien ministre de l’Agriculture, ancien gouverneur du Mato Grosso, sénateur et patron du groupe agroalimentaire Amaggi, spécialisé dans la production la transformation et l’exportation de soja. L’extension des surfaces cultivées en soja est responsable de la destruction de la biodiversité de la moitié du Cerrado, un territoire de savane arborée de 1,5 million de km2. Cette agro-industrie est grande consommatrice de pesticides, à raison de 800 000 tonnes par an, ce qui en fait le premier consommateur mondial. Pour que les choses soient plus simples, Lula a fait adopter une loi permettant d’homologuer les nouveaux pesticides en deux ans maximum contre 10 à 20 ans auparavant. Il a donné satisfaction au lobby de l’agro-industrie qui réclamait cette mesure depuis 1999, que même Bolsonaro n’avait pas réussi à faire passer.

Les bovins brésiliens sont engraissés dans ce que l’on appelle des « feedlots », rassemblant des milliers d’animaux, dont chacun pourra voir des images édifiantes en consultant internet. Les bovins sont engraissés à grand renfort de maïs OGM, de soja et d’antibiotiques utilisés comme activateur de croissance. Il n’existe pas de traçabilité des animaux comparable à ce qui existe au sein de l’Union européenne et il est parfaitement impossible de faire respecter l’interdiction d’importations d’animaux ayant subi un traitement avec des antibiotiques de croissance.

Les partisans de l’accord avec le Mercosur ne contestent pas l’impact négatif qu’il aura sur les filières agricoles françaises et européennes, mais ils mettent en avant ce que les négociateurs appellent les intérêts offensifs de l’Union européenne, c’est à dire l’ouverture des marchés d’Amérique latine à la vente de voitures européennes et de médicaments. Il s’agit bien entendu de voitures à moteur thermique, car s’agissant des véhicules électriques, l’Union européenne n’est pas dans la course et ne le sera pas à un horizon prévisible.

Il est assez paradoxal d’interdire la vente de véhicules à moteur thermique au sein de l’Union européenne, au nom de la lutte contre le changement climatique et de favoriser l’exportation de ces mêmes véhicules dans d’autres pays de la planète. Les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas un problème local. Le CO2 émis en France ou en Allemagne va se concentrer dans l’atmosphère comme celui émis par les pays du Mercosur et contribuer au changement climatique de la même façon.

Soit l’Union européenne croit à l’importance de l’interdiction des ventes de véhicules à moteur thermique en 2035 pour lutter contre le changement climatique, et elle doit alors non seulement en interdire la vente mais aussi la production, pour que ce qui n’est plus vendu en Europe ne le soit pas ailleurs. Soit elle doit revenir sur cette décision et cesser de saborder la filière européenne de la construction automobile déjà bien mal en point.

Cet accord symbolise l’absence de politique commerciale et tout simplement de politique économique de l’Union européenne de manière chimiquement pure.

À côté de cet accord commercial, l’accord avec le Mercosur comprend un volet plus politique, de coopération, dont nous ne savons à peu près rien, mais que la commission a décidé de présenter comme un accord distinct de l’accord commercial afin de pouvoir faire ratifier rapidement la partie commerciale, la partie politique n’étant pas de sa compétence exclusive, elle doit obtenir un accord à l’unanimité du Conseil européen et la ratification du traité par tous les États membres, alors que seule une majorité qualifiée est requise pour les accords commerciaux.

La partie commerciale et la partie politique de l’accord avec le Mercosur ont été négociés conjointement et forment un tout qui devrait être indissociable. Mais la commission a déjà recouru à cet artifice de procédure, consistant à séparer les deux volets d’un même accord, pour imposer sa volonté. Et la cour de justice de l’Union européenne, dont la jurisprudence et les décisions vont toujours dans le sens du renforcement du pouvoir des institutions européennes au détriment des pouvoirs nationaux, s’est déjà prononcée favorablement sur cette pratique de la commission européenne.

Démondialiser l’économie pour la survie de l’Europe

On pardonnera cette analyse longue et rébarbative de la politique commerciale passée de l’Union européenne ; elle était nécessaire pour en montrer l’inanité.

Le reste du monde est passé à autre chose. Des empires tentent de conforter leur emprise sur les territoires qu’ils considèrent comme relevant de leurs zones d’influence, en se souciant comme d’une guigne de l’Organisation mondiale du commerce et de ses règles. Ce n’est pas en protestant de sa fidélité à cet héritage qui lui a été imposé que l’Union européenne s’en sortira.

L’Union européenne a ouvert aux pays tiers son énorme marché de façon beaucoup plus libérale qu’elle n’a réussi à ouvrir le commerce entre les États membres de l’Union. Plusieurs rapports récents ont souligné l’importance des obstacles aux échanges qui demeuraient d’un état membre à l’autre, l’unification de toutes les normes et règles voulu par Jacques Delors au moment de la constitution du marché unique européen n’ayant pas pu aller jusqu’au bout. Mais ces obstacles internes ne peuvent pas être opposés aux exportateurs des pays tiers vis-à-vis desquelles l’Union européenne s’est engagée.

Peut-être faudrait-il commencer par là avant la signature de tout autre accord commercial. Examiner les raisons pour lesquelles ces obstacles aux échanges internes à l’Union européenne demeurent et s’il faut ou non les supprimer, comme le recommande notamment le rapport de Mario Draghi.

L’Union européenne doit faire preuve de cohérence dans sa politique commerciale et ne pas accepter des autres ce qu’elle s’interdit elle-même. L’Organisation mondiale du commerce n’entendait pas imposer de modes de production identiques aux partenaires commerciaux, n’imposant que l’équivalence des produits échangés, mais on ne peut pas à la fois imposer aux producteurs nationaux des règles sociales et environnementales parfaitement justifiées d’ailleurs, et laisser entrer sur le marché européen des produits élaborés sans respecter aucune de ces conditions. C’est inacceptable du point de vue de la concurrence économique. C’est aussi inacceptable du point de vue de la politique environnementale et sociale. De ce point de vue, les accords commerciaux signés par la Commission européenne devraient être dénoncés.

L’Union européenne va devoir gérer, si elle fait ce qu’elle a dit, l’entrée de nouveaux pays en son sein. Des promesses ont été faites à l’Ukraine qui poseront des difficultés redoutables. Sans évoquer les aspects géopolitiques de ce dossier, l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne modifiera complètement l’équilibre européen en matière de production agricole, mais aussi industrielle.

Ouvrir le marché européen à d’autres concurrents dans ces conditions est tout simplement irresponsable. Si la Commission européenne pense acquérir le soutien des pays d’Amérique latine à la défense de ses intérêts stratégiques, elle se trompe lourdement. Pour qu’elle puisse s’attirer le soutien d’autres pays et d’autres ensembles géographiques, il faudrait qu’elle soit capable de définir et d’énoncer ses intérêts propres, sa stratégie et qu’elle se donne les moyens de la mettre en œuvre. Pour le moment, aucune de ces conditions n’est remplie et la signature d’accords de libre-échange n’est qu’une fuite en avant qui remplace l’absence de politique.

Le réveil tardif de l’exécutif français qui s’est opposé à la signature de l’accord avec le Mercosur est peut-être annonciateur d’une prise de conscience plus large au sein de l’UE de la nécessité de changer de politique. Il est plus que temps de le faire.


  Fuente: AOC