Contre l’accord UE-Mercosur, le protectionnisme est une impasse

Révolution Permanente | 16 décembre 2025

Contre l’accord UE-Mercosur, le protectionnisme est une impasse

par Cathu Isnard

En pleine mobilisation des agriculteurs contre la gestion autoritaire de la dermatose bovine, l’accord commercial avec le Mercosur revient au premier plan. Mais au-delà la fausse opposition de Macron, l’issue protectionniste est une impasse pour les petits agriculteurs et un cadeau au patronat de l’agro-business.

Le débat sur l’accord de libre-échange UE-Mercosur est de nouveau propulsé au centre de l’actualité politique. Alors que la Commission européenne entendait donner un mandat à Ursula von der Leyen pour signer définitivement le traité avec les pays du Mercosur le 20 décembre, le gouvernement français a demandé le report de toute décision, mettant en scène une forme de veto et évoquant désormais un possible renvoi à 2026. Le gouvernement affirme que « les conditions ne sont pas réunies », alors qu’il exige depuis plusieurs mois la mise en place de clauses de sauvegarde agricole, de « mesures miroirs » censées garantir l’alignement des normes sanitaires et environnementales, et de dispositifs de contrôle renforcés.

Si cette posture du gouvernement se heurte pour le moment à l’opposition de la Commission européenne, décidée à faire avancer le calendrier de cet accord commercial, elle est contrainte par le climat de tension politique dans lequel l’accord est dénoncé par l’essentiel des syndicats agricoles et par une large partie de la classe politique, de la gauche parlementaire à l’extrême droite. Le Mercosur apparaît ainsi comme le dernier accélérateur d’une crise agricole qui couve depuis des années en Europe et particulièrement en France, avec plus de 18 000 agriculteurs attendus en protestation à Bruxelles ce 18 décembre. Pour autant, l’opposition récente du gouvernement à cet accord ne signifie en rien qu’il défend les conditions des petits agriculteurs et paysans.

Un serpent de mer de la colère agricole qui ressurgit au moment de la crise de la dermatose nodulaire

L’annonce subite du gouvernement de vouloir repousser la signature de l’accord n’a rien d’un hasard : son timing correspond à la crise sanitaire de la dermatose nodulaire, qui frappe la filière bovine et a conduit à des abattages massifs forcés par l’Etat. Selon plusieurs sources, cette épizootie a joué un rôle direct dans la décision de Paris de demander le report, tant elle a ravivé la colère du monde agricole et ouvert un nouveau front pour le gouvernement.

Dans ce contexte explosif, la demande de report de Macron de l’accord Mercosur a rouvert le débat sur une fausse alternative : celui entre le libre-échange et le protectionnisme, entre l’ouverture des marchés et la « souveraineté alimentaire ». Cette opposition est une impasse politique qui ne permettra pas de répondre à la misère sociale bien réelle que vivent les petits agriculteurs. En enfermant la discussion dans ce cadre, le gouvernement et l’ensemble de la classe politique évitent soigneusement de poser la question centrale : celle de l’organisation capitaliste de l’agriculture, de la concentration des terres, du pouvoir des monopoles agro-industriels et de la grande distribution.

La colère légitime des petits producteurs instrumentalisée pour les intérêts du patronat

Face à la montée de la colère agricole et des tensions internationales, le gouvernement a opéré un glissement rhétorique assumé vers la « souveraineté alimentaire » et le « patriotisme alimentaire ». La ministre de l’Agriculture appelle ainsi début décembre à un « sursaut national », invitant les consommateurs, les distributeurs et les marques à privilégier l’« origine France », tout en précisant qu’il ne s’agirait ni de protectionnisme ni de rupture avec le marché européen.

Dans le même temps, le gouvernement convoque syndicats et filières à Rungis pour « redresser la balance commerciale agricole », en insistant sur la nécessité de préserver la compétitivité des entreprises françaises face à des concurrents « qui ne se battent pas avec les mêmes règles ». De quoi justifier et avancer dans la casse des droits des travailleurs en France, au nom de la sacro-sainte productivité.

Derrière ce retournement se dessine une opération politique classique : construire une union nationale derrière la grande distribution et les « champions » agroalimentaires français, tout en évacuant les causes structurelles de la ruine des petits producteurs en leur faisant croire qu’ils ont les mêmes intérêts que ceux qui les appauvrissent. Désigner les producteurs étrangers – brésiliens, argentins ou « sud-américains » – comme responsables de la crise agricole sert à détourner le regard des responsables bien réels de la crise : la concentration des exploitations, le pouvoir des grands groupes, la mainmise de la logistique et de la distribution, et la pression permanente sur les prix payés aux producteurs.

Les faits matériels suffisent pourtant à déconstruire la fiction d’une France « victime » du libre-échange, véhiculée tant à droite que dans la gauche parlementaire. L’agriculture française n’est pas un secteur marginal ou « familial », uniquement replié sur un marché intérieur : elle est une puissance exportatrice, par le biais de ses très gros exploitants. En 2022, les exportations agricoles françaises ont atteint 83,2 milliards d’euros, dont 45,8 milliards à destination de l’Union européenne, faisant de l’agriculture le troisième poste excédentaire de l’économie française, derrière l’aéronautique et le luxe.

Dans ce cadre, l’accord UE-Mercosur, accélérerait encore un processus déjà à l’œuvre : la concentration. La baisse des prix induite par l’ouverture accrue des marchés frappe d’abord les petits producteurs – volaille, bœuf, maïs, betterave – tandis que les exploitations les plus capitalisées disposent de marges de manœuvre bien supérieures pour absorber le choc ou se repositionner à l’export. Pour autant, les propositions et oppositions issues du gouvernement et de la droite n’ont pas pour objectif de s’opposer à ces mécanismes de concentration et d’exploitation.

Plus largement, la crise actuelle est le produit d’une trajectoire de libéralisation de long terme et d’une organisation capitaliste des filières agricoles. Les importations agricoles françaises sont passées de 28 à 56 milliards d’euros depuis 2000. Elles représentent aujourd’hui 20 % de l’alimentation nationale, 45 % de la consommation de volailles, 56 % de celle de viande ovine, 63 % des protéines issues d’oléagineux destinées à l’élevage et 71 % des fruits. L’excédent commercial agricole repose essentiellement sur les vins, les spiritueux et les céréales ; hors de ces postes, le déficit atteignait déjà 11 milliards d’euros en 2019, presque le double de celui de 2010.

Le temps que Macron et son gouvernement cherchent à gagner pour faire adopter le Mercosur vise avant tout à mettre la pression pour garantir de meilleures conditions d’ouverture des marchés pour les secteurs du patronat qui en bénéficieront le plus – aéronautique, viticulture, spiritueux – et à gagner du temps face à la colère des agriculteurs.

C’est dans ce contexte que le discours sur la « concurrence déloyale » apparaît pour ce qu’il est : une hypocrisie. Ceux qui se découvrent aujourd’hui défenseurs sourcilleux des normes sociales, sanitaires et environnementales sont les mêmes qui, depuis des décennies, ont validé des accords de libre-échange et poursuivent encore cette politique lorsqu’elle sert leurs intérêts. Surtout, les entreprises européennes ne se sont pas privés d’exporter 56 000 tonnes de produits interdits chez eux entre 2015 et 2019, tout un symbole de leur hypocrisie.

La ligne officielle du gouvernement n’est donc pas une ligne pro-petits agriculteurs, mais une négociation d’intérêts patronaux. Au niveau européen, les partisans de l’accord – Allemagne et Espagne en tête – présentent le Mercosur comme une réponse stratégique à l’agressivité commerciale des États-Unis et comme une démonstration de puissance face à la Chine. Ils n’excluent pas de passer en force, à la majorité qualifiée, contre l’avis de Paris. L’Union européenne pousse cet accord pour diversifier ses débouchés, sécuriser des chaînes de valeur stratégiques – lithium, graphite, terres rares – et accroître ses exportations industrielles, comme le montrent les chiffres avancés par la Commission elle-même. Le gouvernement français cherche lui à s’octroyer la meilleure part du gâteau possible.

Dans ce cadre, la tentation est grande, y compris à gauche, de tomber dans le piège du « ce sont les Allemands ». En accusant Berlin ou « l’Europe du Nord », on glisse vers un nationalisme économique qui défend en réalité son propre impérialisme. Or l’accord UE-Mercosur fait aussi des gagnants en France, dans la chimie, le luxe, l’aéronautique ou la logistique, et pas seulement outre-Rhin. Présenter le conflit comme un affrontement entre nations, c’est défendre « son » patronat contre celui du voisin, tout en laissant intact le système qui broie les petits producteurs ici comme ailleurs.

Car la ligne de fracture réelle n’est pas nationale, elle est sociale. Les gagnants du Mercosur ne se répartissent pas par passeport, mais par classe : grands groupes de la chimie, de l’automobile, du luxe, armateurs et logisticiens, comme CMA CGM et sa filiale CEVA, qui voient dans l’accord de nouvelles opportunités de profits. Les perdants sont, eux, clairement identifiés : les petits producteurs en Europe, menacés par une concentration accélérée, et les travailleurs et paysans d’Amérique latine, pour qui l’accord renforce une spécialisation dominée, fondée sur l’exportation de matières premières et de produits agricoles à faible valeur ajoutée, au risque de désindustrialisation et de chômage.

Cette réalité est d’ailleurs assumée par une partie de la bourgeoisie française. Dans un billet récent, un éditorialiste des Échos dénonçait les mobilisations agricoles comme des « jacqueries » et présentait le traité UE-Mercosur comme un moyen de « desserrer l’étau commercial américain » et de « montrer à la Chine » la capacité de l’Europe à se défendre, au mépris de la colère sociale qui s’exprime dans les campagnes. Tout est dit : pour ces fractions du patronat, la question agricole n’est qu’une variable d’ajustement dans une stratégie de puissance.

Rester coincés entre « bloquer l’accord au nom de la nation » ou « le signer au nom de la compétitivité », c’est laisser la bourgeoisie choisir le terrain et fixer les termes du débat. Pour ne pas tomber dans cette impasse, il faut au contraire démonter ce faux dilemme et retrouver une boussole de classe : ne pas laisser notre propre patronat décider pour nous, ni pour les travailleurs et les populations d’Amérique latine, qui subissent les mêmes logiques d’exploitation et de mise en concurrence. C’est cette perspective qu’il faut maintenant assumer pleinement.

Contre le Mercosur, le protectionnisme de la bourgeoisie n’offre pas de perspective

Le cœur du problème apparaît clairement : enfermer la colère agricole dans l’alternative libre-échange ou protectionnisme revient à conduire les petits producteurs dans une impasse politique. Ces deux orientations ne sont pas des choix opposés du point de vue des travailleurs et des paysans, mais deux instruments utilisés par les bourgeoisies selon leurs intérêts du moment. Tantôt l’ouverture des marchés permet d’écraser des concurrents et d’élargir les débouchés, tantôt le protectionnisme sert d’arme dans la guerre commerciale. Dans les deux cas, la facture est payée par les exploités.

L’accord commercial avec le Mercosur, dans les tuyaux de l’Union Européenne depuis 1999, s’inscrit dans la droite ligne des accords de libéralisation et casse sociale de la période néolibérale, c’est pourquoi il est nécessaire de s’y opposer frontalement et de défendre les petits agriculteurs qui luttent contre cet accord. Pour autant, derrière les différentes oppositions à cet accord qui vont de la gauche à l’extrême droite, se cachent différentes réalités politiques.

Mais la lutte contre le Mercosur et l’ensemble des politiques néolibérales ne peut se faire sur le terrain de la lutte pour le protectionnisme ou un « meilleur » capitalisme.

Dans ce contexte, croire qu’un « bon protectionnisme » national pourrait sauver les petits producteurs relève en effet de l’illusion : il ne ferait que renforcer le pouvoir de « notre » patronat, tout en maintenant la mise en concurrence des travailleurs et des paysans, ici comme ailleurs. Un combat conséquent contre le Mercosur et ses logiques ne peut se faire en alliance avec l’agro-business et le patronat français plus largement.

La gestion de la crise de la dermatose nodulaire en fournit une démonstration concrète. Confiée à l’État et aux bureaucraties dominantes de la profession, elle a servi à protéger la continuité des filières et des marchés, au prix de mesures autoritaires et socialement injustes pour les petits éleveurs. Là encore, ni le libre-échange ni le repli national ne répondent aux besoins réels : seule compte la défense des intérêts des grands groupes.

La colère légitime des agriculteurs et la lutte contre le Mercosur ne trouveront aucun débouché en s’alignant sur un camp ou un autre de la bourgeoisie, qu’elle soit libre-échangiste ou protectionniste.

La seule perspective progressiste consiste à rompre avec ce faux dilemme, à refuser l’instrumentalisation nationaliste et à affirmer une boussole de classe : l’ennemi n’est pas le producteur étranger, ni « l’Allemand » ou le paysan brésilien, mais le même patronat agro-industriel, financier et logistique qui écrase les prix ici et exploite les travailleurs en Amérique latine.

C’est dans l’alliance des petits producteurs avec le mouvement ouvrier, en France, en Europe et en Amérique latine, contre ces intérêts capitalistes communs, que peut se dessiner une véritable issue à la crise agricole – et non dans les impasses du libre-échange ou du protectionnisme. Face aux accords de libre-échange qui mettent en concurrence les travailleurs et favorisent leur exploitation, le mouvement ouvrier doit s’allier aux petits producteurs en lutte contre le Mercosur. Seules les méthodes de la lutte des classes, en indépendance de la bourgeoisie et de ses intérêts, pourront mettre à mal les logiques de concurrence entre travailleurs et s’affronter au régime capitaliste qui appauvrit structurellement les petits producteurs.


  Source: Révolution Permanente