Accord UE-Mercosur : « Réduire les droits de douane intensifie les flux commerciaux, ce qui accroît les risques environnementaux et sanitaires »

Le Monde | 27 septembre 2025

Accord UE-Mercosur : « Réduire les droits de douane intensifie les flux commerciaux, ce qui accroît les risques environnementaux et sanitaires »

par Stefan Ambec, Economiste

Doit-on ratifier l’accord commercial entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur (accord de libre-échange entre l’Europe et l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay) ? C’est la question que pose l’UE à ses Etats membres et qui fait l’objet de débats enflammés.

Pour alimenter la discussion, la Commission européenne a publié récemment un rapport d’évaluation manifestement biaisé en faveur de l’accord. Cette publication, réalisée par la direction générale du commerce, vient compléter une évaluation antérieure commandée à LSE Consulting, ainsi que le rapport d’évaluation mandaté par le gouvernement français à un comité d’experts que j’ai eu l’honneur de présider.

Elle s’appuie sur une méthode économique classique : des simulations issues d’un modèle calculable d’équilibre général. Toutefois, les scénarios retenus, l’interprétation des résultats et les conclusions qui en sont tirées apparaissent manifestement biaisés. L’accent est systématiquement mis sur les bénéfices attendus de l’accord, tandis que ses effets négatifs sont minimisés, voire occultés. La Commission ne s’en cache d’ailleurs pas dans son « résumé exécutif », qui précise que le rapport vise à « présenter les gains attendus de l’accord ». Voici quelques exemples illustrant le caractère partisan de l’évaluation.

Sur le plan économique, le rapport met en avant les hausses d’exportations sectorielles pour l’UE et le Mercosur. L’impact économique net par secteur, une fois les importations prises en compte, n’est évoqué qu’en annexe, et n’est pas commenté. Or, cet impact est parfois négatif et significatif.

Par exemple, le rapport prévoit une hausse des exportations agricoles de l’UE de 185 millions d’euros pour les fruits et légumes, ainsi que pour les huiles végétales. Dans un tableau en annexe, il apparaît que les pertes sont de 337 millions d’euros pour le secteur des fruits et légumes, et de 158 millions d’euros pour celui des huiles végétales.

Concernant la déforestation, le rapport intègre – à juste titre – un module d’usage des terres. Mais les scénarios présentés et les conclusions qui en découlent sont pour le moins surprenants.

Premier scénario : l’accord entraînerait des gains de productivité agricole suffisants pour réduire la déforestation. L’argument repose sur l’idée que, grâce à des rendements plus élevés, l’augmentation des exportations pourrait se faire sans défricher de nouvelles terres. Cela revient à ignorer les incitations économiques créées par la valorisation accrue des pâturages et des terres arables, qui rendent la déforestation plus rentable.

Deuxième scénario : la réglementation européenne interdisant l’importation de produits issus de la déforestation garantirait que l’accord n’induise pas de déforestation. Ce scénario repose sur l’hypothèse de pleine efficacité de ce dispositif, ce qui me paraît très optimiste et qui reste à démontrer.

Troisième scénario : en l’absence de gains de productivité, l’accord entraînerait une hausse de la déforestation de 670 hectares par an. Ce chiffre est très en deçà des estimations de notre rapport : 700 000 hectares par an en comptant les pâturages nécessaires au quota de viande bovine exempté de droits de douane – soit 5 % de déforestation en plus –, sans même considérer l’impact des cultures sur la déforestation.

Sur le plan sanitaire et phytosanitaire, le rapport se contente d’énumérer les engagements pris par les parties signataires dans le cadre des instances de dialogue, sans analyse des risques concrets. Rien n’est dit sur les substances interdites dans l’UE mais autorisées dans les pays du Mercosur – comme certains pesticides ou certaines hormones de croissance –, ni sur la fiabilité des contrôles. Et cela alors même que la Commission a publié un rapport d’audit sur le sujet qui recommande de les renforcer.

Tout accord commercial fait des gagnants et des perdants. L’accord UE-Mercosur ne déroge pas à la règle. Réduire les droits de douane intensifie les flux commerciaux, ce qui accroît les risques environnementaux et sanitaires.

La décision de ratifier l’accord UE-Mercosur doit mettre en balance les coûts et les bénéfices. En publiant une évaluation biaisée, la Commission européenne affaiblit sa crédibilité et contribue à polariser le débat, offrant des arguments à ceux qui recourent à la caricature et à l’exagération pour imposer leur point de vue.

Stefan Ambec est directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et professeur à la Toulouse School of Economics.


  Source: Revista de prensa