Accords sur le commerce numérique, monopoles et cryptomonnaie : la nouvelle architecture du contrôle par le privé

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Accords sur le commerce numérique, monopoles et cryptomonnaie : la nouvelle architecture du contrôle par le privé

par bilaterals.org et Sofia Scasserra1

9 juin 2026

Au cours de la dernière décennie, les cryptomonnaies, telles que le bitcoin, la plus connue, et leurs différentes variantes, ont souvent été présentées comme des innovations technologiques neutres, des outils décentralisés capables de libérer les individus de l'emprise des banques, des gouvernements et des intermédiaires financiers. Pourtant, ce discours occulte le projet politique et idéologique plus profond qui sous-tend leur essor. Loin d'exister en marge du capitalisme contemporain, les cryptomonnaies s'inscrivent dans une trajectoire néolibérale plus large, visant à privatiser des sphères de la vie collective qui, historiquement, relève du contrôle public.

Le capitalisme s'est depuis longtemps étendu par vagues successives de privatisation. Les ressources naturelles, autrefois gérées collectivement, sont devenues propriété privée. Les services publics ont été cédés à des acteurs du secteur privé. Plus récemment, l'économie numérique a transformé les données personnelles, les interactions sociales et les comportements humains en actifs rentables, contrôlés par une poignée d'entreprises technologiques, comme Meta, Alphabet, X. Les cryptomonnaies marquent la dernière étape de ce processus : la tentative de privatisation de la monnaie elle-même. Si les banques ont bien été privatisées, l'argent, l'une des technologies sociales les plus universellement partagées, est resté, pour l'essentiel, lié à l'autorité publique et à la souveraineté politique.

La nouvelle frontière de la privatisation

Les fondements idéologiques de la cryptomonnaie puisent abondamment dans les postulats du libéralisme classique et du libertarianisme, selon lesquels les marchés fonctionnent mieux avec une intervention minimale de l'État. Mais l'histoire a, maintes fois, démontré que les marchés conduisaient naturellement à la concentration du pouvoir, aux inégalités et à la monopolisation. Cette tendance n'est pas accidentelle : elle reflète la nature structurelle de la cryptomonnaie et les conditions nécessaires à une alternative libertarienne viable à la monnaie émise par les États. Cette dynamique apparaît encore plus clairement dans le cadre du capitalisme numérique contemporain. Au cours des deux dernières décennies, les grandes entreprises technologiques ont bâti une influence économique et politique sans précédent grâce à l'accumulation de données, au contrôle algorithmique, aux infrastructures de télécommunication et aux plateformes numériques. Le premier grand scandale est né de l'implication de Meta dans l’ingérence électorale dans plusieurs pays via l'affaire Cambridge Analytica. Les gouvernements ont largement échoué à réguler ces entreprises durant les années de formation de l'économie d’Internet, permettant à une poignée de firmes de dominer la communication, le commerce, la publicité, les marchés du travail et les flux d'information à l'échelle mondiale.

Au cœur de cette transformation se trouve l'idéologie des flux numériques non restreints. Les accords commerciaux internationaux promeuvent de plus en plus la libre circulation des données, interdisent les obligations de localisation et limitent la capacité des États à réguler les infrastructures numériques. Au nom de l'innovation et du commerce électronique, ces accords limitent la capacité des États à taxer les entreprises technologiques, à contrôler les ressources numériques stratégiques ou à établir des formes de souveraineté numérique. Les données elles-mêmes sont traitées comme une marchandise mondiale, détachée de toute régulation territoriale. C'est là un rouage essentiel à la consolidation des grands monopoles numériques qui façonnent, et pourraient bientôt dominer, les marchés financiers. L'extractivisme de données s'est normalisé à grande échelle par l'intermédiaire des outils de ces entreprises.

Les parallèles avec les cryptomonnaies sont frappants. Flux de données et flux de cryptomonnaies opèrent tous deux à travers les frontières en résistant aux formes traditionnelles de contrôle public. Tous deux sont présentés comme technologiquement inévitables et politiquement neutres. Et tous deux s'inscrivent dans une vision plus large d'un capitalisme numérique déterritorialisé, dans lequel l'activité économique échappe à la régulation démocratique au profit de systèmes mondiaux à gouvernance privée.

La contradiction au cœur de la cryptomonnaie apparaît clairement lorsqu'on examine le fonctionnement concret de ces systèmes. L'idéologie de la cryptomonnaie célèbre volontiers la décentralisation et l'élimination des intermédiaires. Or, la décentralisation technique ne garantit pas nécessairement une décentralisation économique ou politique. Les utilisateurs ordinaires interagissent rarement directement avec l'infrastructure blockchain. Ils dépendent plutôt de plateformes d'échange centralisées, d'applications de paiement, de fournisseurs de portefeuilles numériques, d'émetteurs de stablecoins, de services d'hébergement cloud et de pools de minage — Binance, Trezor, Exodus, et bien d'autres. En pratique, les institutions publiques ne sont pas remplacées par une participation démocratique, mais par de nouveaux intermédiaires privés.

Les marchés numériques sont naturellement sujets à la concentration en raison des effets de réseau, des économies d'échelle et du verrouillage des utilisateurs. Les écosystèmes de cryptomonnaie n'y font pas exception. Les grandes plateformes d'échange attirent la liquidité, ce qui attire davantage d'utilisateurs et renforce la concentration. Le résultat est similaire à celui observé dans les domaines des réseaux sociaux, du commerce en ligne et des moteurs de recherche, où le gagnant rafle tout. Malgré la rhétorique de la décentralisation, les marchés de la cryptomonnaie reproduisent de plus en plus les dynamiques monopolistiques des grandes plateformes numériques dominantes.

Les accords commerciaux et la captation du pouvoir numérique

Cette concentration n'est pas fortuite. Les cryptomonnaies nécessitent des infrastructures massives et une large acceptation sociale pour fonctionner comme de véritables monnaies. Elles ne bénéficient pas des fondations institutionnelles et de la légitimité que les États construisent par le biais de leurs systèmes fiscaux et de leurs institutions publiques. Leur adoption dépend donc largement de leur intégration aux grandes plateformes numériques, aux écosystèmes de la technologie financière et aux infrastructures de paiement transnationales. Si elles sont absorbées par les écosystèmes des plateformes dominantes, les cryptomonnaies pourraient accentuer la mainmise des entreprises sur la vie économique.

L'enjeu n'est pas seulement financier. En effet, celui qui contrôle les systèmes de paiement peut façonner la participation même à la société : accès aux services, visibilité sur les marchés, opportunités de travail, survie économique.

Les accords sur le commerce numérique contemporains renforcent cette trajectoire. Les cadres commerciaux actuels limitent de plus en plus la capacité des États à réguler les activités numériques transfrontalières. Les dispositions promouvant la libre circulation des données, limitant les exigences d'infrastructure locale et contraignant la régulation numérique nationale facilitent l'expansion des entreprises de plateformes transnationales.

Les cryptomonnaies s'inscrivent naturellement dans cette architecture, car elles fragilisent les contrôles des capitaux, compliquent la fiscalité et réduisent la visibilité des gouvernements sur les transactions financières.

La convergence idéologique entre la politique de libre-échange numérique, l'idéologie des plateformes de la Silicon Valley et le crypto-libertarianisme est indéniable. Tous trois promeuvent la méfiance à l'égard de la régulation publique, célèbrent les marchés sans frontières et présentent les systèmes technologiques comme des alternatives supérieures à la gouvernance démocratique. Des termes comme « innovation », « liberté sur Internet » ou « décentralisation » sont souvent utilisés pour légitimer la déréglementation, tout en masquant la concentration de pouvoir privé qui se produit en coulisses.

Ensemble, les accords sur le commerce numérique, le capitalisme des plateformes et les cryptomonnaies forment une structure synergique. Les accords réduisent les barrières nationales aux opérations numériques. Les plateformes accumulent données, infrastructures et domination marchande. Les cryptomonnaies fournissent potentiellement des systèmes privatisés de paiement et d'échange de valeur opérant au sein de ces mêmes écosystèmes d'entreprise. Il pourrait en résulter une économie numérique mondialisée, régie non pas par des institutions démocratiques, mais par des acteurs technologiques et financiers transnationaux.

Ces évolutions font peser des risques accrus sur les pays du Sud. Les États dont les infrastructures technologiques sont les plus fragiles risquent de devenir de plus en plus dépendants de plateformes, de services de cloud, d'écosystèmes de paiement et de monnaies numériques extérieures. La combinaison de la libéralisation du commerce numérique et des technologies financières à gouvernance privée risque d'accentuer les asymétries mondiales existantes entre les puissances technologiques dominantes et les États économiquement dépendants.

Par ailleurs, les cryptomonnaies peuvent aussi faciliter le contournement des contrôles de capitaux, y compris dans le financement de mouvements d'extrême droite dans des pays dotés de réglementations financières strictes. Plus largement, l'expansion de l'écosystème des cryptomonnaies ne se contente pas de remodeler les perceptions de l'économie numérique ; elle transforme également les relations politiques et sociales en renforçant des formes de pouvoir financièrement concentrées dans un monde patriarcal, tout en affaiblissant les traditions de la politique de classe et de la solidarité collective. Cela est particulièrement visible dans des pays en proie à des crises politiques et économiques, comme l'Argentine ou le Venezuela, où l'univers des cryptomonnaies est au cœur du financement politique et des campagnes électorales, et où de grands scandales ont éclaté, comme l'escroquerie à la cryptomonnaie Libra impliquant le président Javier Milei.

L'illusion du système « trustless »2

La question centrale n'est donc pas de savoir si les cryptomonnaies sont innovantes sur le plan technologique. La question est de savoir qui contrôle, en dernière instance, les infrastructures de la vie économique. L'affaiblissement de l'autorité publique sur la monnaie n'émancipe pas automatiquement les citoyen·nes ordinaires. Si les entreprises possèdent les plateformes, si le capital-risque domine les écosystèmes et si les infrastructures numériques restent concentrées entre des mains privées, le pouvoir se déplace simplement des institutions publiques vers le capital numérique transnational.

Le langage de la décentralisation peut facilement masquer ce transfert de pouvoir. Les institutions démocratiques sont imparfaites, voire profondément compromises, mais elles restent, du moins en théorie, redevables envers les citoyennes et citoyens. Les multinationales numériques, quant à elles, ne rendent de comptes qu'à leurs investisseurs et actionnaires. À mesure que les accords sur le commerce numérique affaiblissent la souveraineté régulatrice et que les cryptomonnaies contestent l'autorité monétaire publique, les sociétés risquent de perdre le contrôle collectif des fonctions économiques essentielles.

Il ne s'agit pas seulement de régulation financière, mais de l'organisation future de la vie politique et économique à l'ère numérique. Pour répondre à ces transformations, il faut renforcer le contrôle démocratique sur les cryptomonnaies, les systèmes technologiques financiers (ou fintech), les monopoles numériques et la gouvernance des données, ainsi que rétablir un contrôle public sur les infrastructures qui façonnent de plus en plus la société contemporaine. Ne pas examiner le lien entre cryptomonnaie et écosystème numérique dans son ensemble, c'est risquer de passer à côté de l'une des dynamiques centrales qui structurent cet ordre émergent.

Pour aller plus loin : Cryptomonnaies : la bataille finale entre l'État et le libéralisme (en espagnol, Criptomonedas: la batalla final entre el Estado y el liberalismo)


  1. Sofia Scasserra est directrice de l'Observatoire des impacts sociaux de l'intelligence artificielle à l'Université nationale de Tres de Febrero (UNTREF) en Argentine. Elle mène des recherches sur l'économie numérique avec le Transnational Institute et la Confédération syndicale des Amériques, et a été conseillère du réseau Notre monde n'est pas à vendre.
  2. Système dans lequel aucune des parties prenantes n'est tenue de faire confiance aux autres. Les transactions peuvent être réglées sans qu'il soit nécessaire de faire appel à une personne ou à une entreprise agissant en tant qu'intermédiaire, car toute modification apportée aux données de l'opération nécessiterait de prendre le contrôle simultané de la majorité du réseau mondial.

  Source: bilaterals.org